L’ager et l’hortus : la guerre des mondes

L’ager et l’hortus, voilà deux mots latins qui recouvrent deux univers très différents, ce sont même deux visions du monde. Étymologiquement, « ager », signifie le champs cultivé. On retrouve ce mot dans dans « agriculture ». « Hortus », signifie en latin « jardin clos », avec un sens figuré de jardin luxuriant, de richesse, d’abondance, mais aussi de ressources. On retrouve ce mot dans « horticulture ».

Même si cela ne se voit pas au premier abord, c’est la même racine indo-européenne « gherd », qui a donné « garden » en anglais, « jardin » en français et « hortus » en latin. Les langues germaniques on gardé le « g » du mot indo-européen, les langues latines, le « h ». Le français lui, a transformé le g en j… ah, l’évolution des langues…

Il n’en demeure pas moins que ces deux mots, « ager » et « hortus » correspondent à deux conceptions d’aménagement très différentes.  L’ager, c’est un espace de culture ouvert, et l’hortus, un espace de culture clos, nous l’avons déjà dit. Ce qui est intéressant dans ces deux mots, au delà de leur évolution linguistique, ce sont les images qu’ils véhiculent dans la pensée. Et les pensées se transforment en vision du monde, puis en aménagement de ce monde.

L’ager, la guerre contre la nature

L’Europe était naguère couverte de forêts immenses. Où sont-elles aujourd’hui ? Pour qui survole la France, la constatation est évidente : les champs sont partout et la forêt fortement réduite, même si elle reste importante dans notre pays. Pourquoi a t-il fallu défriché autant ? Pour une seule raison : pour cultiver des céréales.  Or, que sont les céréales comme le blé, l’orge, l’avoine, le seigle ? Ce sont des graminées, et les graminées, ces graminées là notamment, ne poussent pas en forêt. Originellement, elles viennent du Moyen Orient, où elles poussent à l’état sauvage, dans des steppes. Les hommes qui les ont cultivées pour la première fois n’ont pas eu à modifier grandement leur environnement, car ils vivaient dans un environnement steppique. Au fur et à mesure des migrations, les hommes ont dû « steppiser » leur environnement pour pouvoir cultiver ces céréales si nourricières. Ils ont donc abattu les forêts. On se retrouve donc avec des paysages de steppes monocultivées dans un environnement qui naturellement veut retourner à ce qui lui est naturel : la forêt !

Ce phénomène a même été poussé à l’extrême puisque on a systématiquement arasé les haies et les bocages d’autrefois. Avec ces destructions, une bonne partie de la biodiversité s’est envolée, elle aussi. C’est la mécanisation et la chimie qui ont permis la mise en place de ces immenses steppes monocultivées qu’on connaît aujourd’hui, dans la Brie ou en Beauce. Plus que des steppes, ce sont même des « pré-desert », tant la biodiversité y est réduite, et tant les sols y sont abîmés.

L’hortus, la connexion à la nature

L’hortus, c’est le jardin clos, notamment le potager. Son sens figuré, c’est celui de l’abondance, de la luxuriance, mais le mot signifie aussi  « ressources ». C’est le jardin où poussent les légumes, les plantes médicinales, les arbres fruitiers et les plantes à fleurs. L’hortus est un jardin d’abondance, riche en ressources.

Conduire son jardin en agroécologie, ou selon les principes de la permaculture, c’est choisir l’hortus plutôt que l’ager. C’est choisir la collaboration avec la nature et accepter sa luxuriance, son abondance. En termes de jardin, cela veut dire qu’on va accepter d’y retrouver des arbres. En effet, en période de changement climatique, avec des vagues de chaleur intense et des sécheresses, on voit bien ce qui se passe sur les jardins les plus ensoleillés : les plantes grillent, ralentissent leur croissance, les graines ne germent plus, ça pousse mal. Les jardins abondants en plantes de toutes sortes, en arbres sont plus résilients, c’est un fait que de nombreux jardiniers ont pu constater. Bien sûr, il faut bien choisir ses arbres, car tous ne sont pas compatibles avec un potager.

Le type d’agriculture qui relève de l’hortus, se encore pratique dans de nombreux endroits du monde. Il s’y associe avec une troisième monde, celui de « sylva », la forêt. Dans ces parties de notre planète où le climax est la forêt, l’hortus joue le rôle de zone intermédiaire entre le milieu cultivé et le milieu naturel. On retrouve cela en Amazonie, en Inde, en Malaisie… On pourrait se croire en pleine forêt, mais on est pourtant bien en zone cultivée tout en ayant de nombreuses plantes sauvages. Les univers se côtoient, se mélangent et s’enrichissent mutuellement sans jamais qu’il n’y en ait un qui prenne le pas sur l’autre.

Un nouveau modèle

Notre modèle agricole, celui de l’ager, est-il durable ? On le sait aujourd’hui, il ne l’est pas. Il a pour base le pétrole, pour les machines et les engrais, les pesticides. Mais surtout, sa plus grande faiblesse est son incapacité à encaisser les chocs que provoquent et va encore provoquer le changement climatique. Les pluies diluviennes, les canicules, les sécheresses intenses, ajoutées à l’appauvrissement des sols, tout ceci ne peut que concourir à une baisse des récoltes sur ces immenses zones de culture que rien ne protège. 1°C de plus de réchauffement, c’est 10% de récoltes en moins. Sur une planète surpeuplée, le système de l’ager qui a fait la fortune de l’espèce humaine depuis l’invention de l’agriculture montre aujourd’hui ses limites. Le changement climatique apporte une nouvelle donne. Pour nous y adapter, il nous faudra sûrement trouver un compromis entre l’ager et l’hortus, pour mixer les avantages des deux systèmes, et en minimiser les inconvénients. De ce point de vue, l’agroforesterie est une piste plus qu’intéressante.

Nourrir des millions de personnes uniquement avec le système de l’hortus peut sembler illusoire, et ça l’est probablement. L’agroforesterie reste une solution prometteuse, mêlant champs cultivés et arbres. Ni ager, ni hortus, ni sylva, le modèle agricole de demain est peut-être et probablement un savant mélange des trois. Pour être à la hauteur des enjeux, il va falloir être innovant et envisager le changement de paradigme sans dogmatisme, l’esprit ouvert…

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